Hommage à Leroy Sibbles, Roi de la Bassline et Icône de la Musique Jamaïcaine
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Le 22 décembre 2025, la Jamaïque a une nouvelle fois salué l’un de ses fils les plus brillants. Ce jour-là, l’honorable Olivia “Babsy” Grange, ministre de la Culture, du Genre, du Divertissement et des Sports, a remis officiellement à Leroy Sibbles le parchemin encadré accompagnant son Jamaica Music Icon Award, reçu lors du Grand Gala 2025. Ce geste symbolique vient sceller, noir sur blanc, ce que le monde entier sait déjà : Leroy Sibbles n’est pas seulement un artiste de reggae, c’est un bâtisseur de la musique jamaïcaine moderne.
Dans la Citation présentée à l’occasion, l’État jamaïcain rend hommage à Sibbles pour « le travail accompli dans la promotion de la croissance et de la popularité de la musique jamaïcaine à travers le monde » – un hommage à la fois à sa carrière exceptionnelle et à l’empreinte indélébile qu’il a laissée sur plusieurs générations d’artistes et de mélomanes.
Le « King of the Bassline » : un titre mérité
La Citation décrit Leroy Sibbles comme « The King of the Bassline », le Roi de la ligne de basse. Ce n’est pas une formule poétique : c’est la reconnaissance d’un fait historique.
À la fin des années 1960, alors que le ska glisse vers le rocksteady puis le reggae, Sibbles se retrouve au cœur du laboratoire sonore jamaïcain : le légendaire Studio One, dirigé par Clement “Coxsone” Dodd. Au départ chanteur et guitariste, il se voit encouragé par le maître claviériste Jackie Mittoo à prendre la basse. De là naît une révolution discrète mais fondamentale.
Sibbles ne se contente pas d’accompagner les chansons :il invente des schémas de basse qui deviennent les squelettes rythmiques de morceaux devenus cultes. Ses lignes de basse structurent des titres comme :
« Satta Massagana » et « Declaration of Rights » de The Abyssinians
« Queen of the Minstrel » et « Stars »
« Love Me Forever » de Carlton & The Shoes
« Ten to One »
Et surtout l’instrumental « Full Up », recyclé plus tard à l’international en « Pass the Dutchie » par Musical Youth.
Comme le rappelle la Citation, « Leroy ne se contentait pas de jouer de la musique, il la façonnait, et son influence continue de résonner à travers le globe. »
Par le jeu du “versioning” – cette pratique jamaïcaine qui consiste à réutiliser et revisiter les mêmes rythmes sur des décennies – les basslines de Sibbles ont traversé le temps. On les retrouve recyclées, samplées, réinterprétées : son travail est littéralement au cœur de l’ADN du reggae moderne.
Des rues de Trench Town aux scènes du monde
L’histoire de Leroy Sibbles est celle d’une ascension partie du cœur même de la culture jamaïcaine : Trench Town, quartier mythique de Kingston, berceau de Bob Marley, des Wailers et de tant d’autres.
Né le 29 janvier 1949, Sibbles grandit dans un environnement où la musique est partout. Auprès de figures comme Brother Huntley et “Carrot”, il apprend la guitare, affine sa voix et s’imprègne des vibrations rastas qui marqueront son approche musicale.
À seulement 16 ans, il devient membre fondateur d’un groupe qui va changer l’histoire : The Heptones. Avec Barry Llewellyn et Earl Morgan, il donne naissance à l’un des trios vocaux les plus influents de l’ère rocksteady.
Les Heptones signent une série de classiques qui s’imposent comme des pierres angulaires du répertoire jamaïcain :
« Fatty Fatty »
« Ting-a-Ling »
« Baby », « Pretty Looks Isn’t All », « Party Time », et bien d’autres.
Avec leurs harmonies serrées, leurs mélodies soulful et leurs textes tantôt romantiques, tantôt conscients, les Heptones posent les bases sonores et émotionnelles du reggae naissant. Sibbles, avec sa voix chaude et expressive, en est le pilier.
Studio One : la forge du reggae
Si l’on veut mesurer l’impact réel de Leroy Sibbles, il faut regarder au-delà de ses succès en tant que chanteur. À Studio One, il devient rapidement bien plus qu’un simple bassiste :
Il auditionne les chanteurs,
arrange les séances,
chante les chœurs,
et façonne des arrangements qui deviennent des références.
Il enregistre pour et avec une véritable constellation d’artistes qui, eux aussi, entreront dans la légende :
Alton Ellis
Bob Andy
Horace Andy
Burning Spear
Dennis Brown
Ken Boothe
John Holt
Slim Smith
The Gladiators, The Abyssinians, The Eternals, et tant d’autres.
Chaque ligne de basse signée Sibbles est pensée comme une mélodie à part entière, dialoguant avec la voix et la batterie, créant ce fameux « heartbeat » – le battement de cœur – qui caractérise la musique jamaïcaine.
Cette approche lui vaut d’être salué par les historiens de la musique comme « l’un des plus grands talents tous azimuts de l’histoire du reggae ».
Une carrière hors des frontières, un ambassadeur du reggae
À la fin des années 1970, Leroy Sibbles entame une carrière solo qui confirme son statut d’artiste complet. Des titres comme « Love Won’t Come Easy » ou « Rock and Come On » montrent sa capacité à évoluer avec le son du reggae tout en gardant ses racines bien ancrées.
Installé au Canada dans les années 1970, il devient un véritable ambassadeur du reggae sur la scène internationale. Il se produit dans de nombreux festivals, collabore avec différents producteurs et artistes et contribue à installer le reggae comme une musique mondiale.
Ses efforts sont récompensés par des distinctions, notamment un Juno Award (l’équivalent canadien des Grammy locaux) pour un album reggae dans les années 1980.
Mais malgré l’exil volontaire, il ne coupe jamais le cordon avec la Jamaïque :il revient régulièrement se produire sur l’île, notamment lors de Reggae Sunsplash, et reprend même la route avec les Heptones au début des années 1990.
Couronné de son vivant : le triomphe d’un pionnier
En 2002, le gouvernement jamaïcain lui décerne l’Order of Distinction, reconnaissant officiellement son apport extraordinaire à la culture musicale du pays.
En 2024, un concert-événement baptisé « The Crowning » au Ranny Williams Entertainment Centre à Kingston vient sceller un titre déjà porté par le peuple : Leroy Sibbles est couronné « King of Reggae Basslines ».Sur scène, artistes et pairs saluent un homme qui a littéralement façonné la bande-son de plusieurs décennies.
L’attribution du Jamaica Music Icon Award et la remise solennelle de la Citation par la ministre Olivia Grange en 2025 s’inscrivent dans cette continuité :c’est la nation entière qui dit merci à un créateur dont l’œuvre a franchi les frontières, les langues et les générations.
Une légende vivante, un héritage éternel
L’héritage de Leroy Sibbles se lit à plusieurs niveaux :
La voix :
Celle des Heptones, douce, profonde, expressive, qui a donné un son unique au rocksteady.
La basse :
Des lignes inventives et mélodiques, souvent copiées, rarement égalées, qui servent encore aujourd’hui de fondation à d’innombrables versions et reinterpretations.
L’architecte de studio :
À Studio One, il a été un maillon indispensable de cette « usine à classiques » qui a donné au monde une part essentielle de la mémoire sonore jamaïcaine.
L’ambassadeur :
En portant le reggae au Canada, en Europe, en Amérique du Nord, il a contribué à faire de cette musique une langue universelle.
Son histoire est celle d’un jeune homme de Trench Town qui, armé d’une guitare, d’une basse et d’une voix, a participé à inventer un genre musical devenu emblème de tout un pays.
Aujourd’hui encore, chaque fois qu’une basse reggae résonne dans un sound system, un festival ou un studio, c’est un peu de l’esprit de Leroy Sibbles que l’on entend. Ses lignes de basse continuent de servir de repères, ses chansons de références, et son parcours de modèle pour les nouvelles générations.
Conclusion : saluer la grandeur pendant qu’elle est encore parmi nous
Rares sont les artistes qui peuvent assister, de leur vivant, à la pleine reconnaissance de l’ampleur de leur contribution. Leroy Sibbles en fait partie.Le voir recevoir des mains de la ministre Olivia Grange la Citation de son Jamaica Music Icon Award n’est pas seulement un moment protocolaire : c’est un acte de mémoire collective.
En honorant Leroy Sibbles, la Jamaïque honore :
le quartier de Trench Town et sa créativité inépuisable,
l’ère rocksteady et les harmonies des Heptones,
la magie de Studio One et ses expérimentations sonores,
et surtout, la basse reggae, ce cœur battant qui fait vibrer la planète depuis plus d’un demi-siècle.
Leroy Sibbles reste et restera l’un de ces rares artistes dont on peut dire, sans exagération, qu’ils ont contribué à changer le son du monde.

















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